Journal d’audience

 Vivez le procès à travers nos notes d’audience

Nous y revoilà. Au procès. En appel. 

La première semaine des audiences vient de s’achever et déjà pas mal de trucs à raconter. 

Chronique d'audience de Danièle Klein

Notre première journée si intense, elle fera date dans nos mémoires.

Nous avons presque toutes (pensée pour Françoise retenue à Nancy), sur les marches avec les photos de nos proches, à la même place exactement que ceux et celles de la photo de 1999 après le 1er procès de l’attentat. Je l’ai regardée, l’ancienne image. Nous sommes pareilles dans nos regards, la même détermination et tristesse contenues. Là, beaucoup de journalistes devant nous, c’est impressionnant, nous avons eu la bonne idée de nous rassembler sobrement, l’image restera.

Première audience - Lundi 16 mars 13 h 30 La Cour ! tout le monde se lève, nous replongeons physiquement dans la réalité du procès. Se sont inscrits en moi, les codes immuables de la justice qui entre en majesté. 

Le brouhaha vivant des retrouvailles, les œillades qui fusent pour repérer tous les acteurs de la pièce à venir, les « et ben dis donc, il a les traits tirés lui » et bien évidemment, les regards qui s’aimantent sur lui, Nicolas Sarkozy quand il remonte fissa l’allée centrale, sourire crispé, entouré de son groupe d’avocats qui ne le lâchent pas d’une semelle. Un petit monsieur au tout milieu de longues robes noires. Comme à l’école, les prévenus s’attablent à leurs bureaux, sagement. De derrière, je vois des petits garçons sages qui attendent la récré.

Je papote avec Patrick Haimzadeh, spécialiste de la Libye, que nous avons fait citer pour apporter des infos sur l’homme et l’œuvre de Senoussi, déposition le 1er avril. Celui qui a organisé l’attentat du DC-10, beau-frère de Kadhafi, meurtrier de ceux et celles que nous aimions, qui voyageaient confiants dans l’avion, le 19 septembre 1989.  

Tout le monde est à sa place et le silence de la salle et son décor théâtral de stucs "très pompier". Le plafond est une merveille, les femmes peintes dénudées portant des symboles dans leurs bras. Je ne prends pas trop de risque en avançant que ce sont des allégories de la justice. 

Par contre, nous l’aurons toutes constaté, les bancs aussi sont d’époque, et d’un nom d’un chien, on souffre. Coussin fortement conseillé. Acte un, le procès démarre par la lecture du dossier par le président de la cour, Olivier Géron, exercice qui durera 7 heures. Une sacrée mise à jour salutaire, tout est posé. 

67 fois sera prononcé le nom d’Abdallah Senoussi.

Deuxième audience - Mardi 17 mars 9 heures Le Président Géron continue sa lecture du dossier. Il attaque la partie Claude Guéant, absent car malade, les premières sommes folles de la corruption qui virevoltent, l’épisode des tableaux du couple Guéant, la villa Mougins, le Président parfois s’y perd dans les détails des noms des sociétés écrans, offshore, fiduciaires... qui décaissent ou encaissent des dollars et des euros par millions...
Les premières passes d’armes d’avocats. 17 h 45, nous commençons tous à fatiguer depuis le matin, et là Nicolas Sarkozy s’exprime. Sa première et unique déclaration : Monsieur le Président, je suis innocent. Mouais. Effet mitigé sur la foule en délire. 12 fois sera prononcé le nom d’Abdallah Senoussi

Troisième audience - Mercredi 18 mars 9 heures
Le Président Géron reprend. Déjà chacun-ne d’entre nous à sa place, une petite routine qui s’installe. Le décorum, nos badges de parties civiles autour du cou, (ça c’est nouveau) qui nous facilitent l’entrée, les journalistes à qui on claque la bise, les avocats qui nous félicitent parce qu’à Quotidien, on était drôlement bien... On rougit. Le Président appelle tout le monde à la barre, pour répondre à la question : Pourquoi êtes-vous en appel ? 

Nous ne nous y attendions pas, le président veut nous entendre aussi, les parties civiles. Surprises que nous sommes, prises au dépourvu. Et nous y allons à la barre en rang serré : Mélanie, Yohanna, Béatrice, Danièle. Je n’ai plus vraiment en mémoire ce que j’ai déclaré car un peu bredouillante à l’idée de ne pas dire la bonne phrase, mais je prononce le nom de Senoussi, omniprésent dans cette histoire de dingos. Chacune dit ce qu’elle a à dire, et plutôt pas mal. 

Puis les prévenus s’avancent à la queue leu leu pour leurs propos liminaires. Alexandre Djouri donne l’impression douloureuse d’être en panique, le banquier Walid Nacer toujours en douceur implore et finit en pleurant, des hommes qui ont peur de la suite. Messieurs Gaubert, Ulmo, Woeth, Hortefeux qui déclare droit comme un I : « je suis innocent et je le prouverai » … 5 fois ! Ça s’appelle une épiphore, de répéter comme ça, avec l’intention d’impressionner l’auditoire. Personnellement ça m’a juste fait un peu pouffer. Ce qui est déjà pas si mal, vu le contexte. 

Et puis, le procès démarre vraiment avec la première audition d’Eric Woerth le trésorier de la campagne présidentielle de 2007. Le Président lui tourne autour, anodines questions, le met en confiance, revient sur des détails, l’argent liquide qui circule, voilà la pierre de Rosette du secret. Moi, je pense qu’il sait tout et qu’il ment. 

Ses explications d’enveloppes anonymes pleines de billets qui arrivent au QG de campagne, pour expliquer le cash, le brouzouf, la joncaille, le flouze, les ronds, le pognon… illégal dans tous les cas. Eric Woerth fléchit et le Président lui plante sa banderille. Monsieur Woerth lâche... je n’ai pas d’explications à donner. Ça c'est grave. 

Un dernier mot sur l’invraisemblable intervention de l’avocate de Brice Hortefeux qui, en évoquant la rencontre en 2005 à Tripoli, de son client avec le terroriste Senoussi, a fait un bon mot en qualifiant cet assassin de portée internationale de simple clampin qui a posé la bombe. On en a toutes sursauté sur nos bancs. Un clampin ! Pourquoi pas un clown la prochaine fois ? 

6 fois sera prononcé le nom d’Abdallah Senoussi.